De Nanning à Hanoï en bus : le plan B

 

French Quarter Hanoi
Old Quarter – Hanoi

 

En théorie, tout aurait dû se passer le plus simplement du monde. Mais en voyage, la théorie n’égale que très rarement la pratique.

Ginkgo, mon hôte via Couchsurfing, m’accompagna à la station Lang Dong de Nanning pour acheter mon ticket de bus, direction Hanoï. Cent-soixante-huit yuans, avec repas compris. Départ le lendemain à dix heures tapantes.

 

Le départ : Nanning Lang Dong Station

Arrivées bien en avance à la station, Ginkgo discuta avec l’hôtesse d’accueil concernant le point de chute du bus à Hanoï – information qui semble échapper à tout le monde. Personne n’a l’air de savoir à quelle station le bus s’arrêtera. Un vrai mystère plâne autour de cette question qui, apparemment, préoccupe beaucoup de voyageurs. Le mieux étant de se contenter de la phrase suivante : “On verra bien.”

La conversation terminée entre Ginkgo et l’hôtesse, mon amie m’annonça que le bus de dix heures en partance pour Hanoï était annulé, suite à un problème quelconque. Je tombais des nues. L’hôtesse me proposa la solution suivante : je pouvais prendre le bus de 10 heures 30 qui s’arrêtait à la frontière, dans la ville de Pinxiang, puis prendre le taxi jusqu’à Youyiguan, la porte d’entrée du Vietnam. Second mystère, comment me rendre à Hanoï depuis cette porte ? On me dit qu’il devrait y avoir des bus se rendant vers la capitale. En théorie, donc, il “devrait”. Les indications restaient vagues et imprécises, je crois que l’hôtesse n’en savait pas plus que moi. Le ticket de bus pour Pinxiang coûte 70 yuans, je reçu donc le change en plus de 20 yuans qui me serviraient à payer le taxi.

Je sentais qu’une grande aventure allait se préparer. Je devinais que cette journée allait être un challenge, une de ces journées un peu bizarres et incompréhensibles qui seules se produisent hors de notre zone de confort.

Attendant sagement dans la belle salle réservée aux voyageurs internationaux, pourvue de télé à écrans-plats et de confortables fauteuils en cuir marron clair, je mangeais mon épis de maïs cuit à la vapeur, préalablement acheté pour mon petit-déjeuner. Je n’ai jamais autant apprécié le maïs.

Rien d’extraordinaire lors de cette course jusqu’à Pinxiang. J’ignore combien de temps je suis restée assise dans ce bus, les écouteurs enfoncés dans mes oreilles, les yeux rivés sur ce paysage ensoleillé. Peut-être trois heures.

 

Nanning
Nanning at dusk

 

Première escale : Pinxiang

Pinxiang, 10 kilomètres. Pinxiang, 5 kilomètres. Pinxiang, 1 kilomètre. Pinxiang. Ville dénuée d’intérêt, point de passage d’un pays à un autre. Déjà on remarque ces vieilles dames, coiffées du fameux chapeau conique, vendant le fruit de leur récolte à même le bitume, au bord de la route, manquant d’être heurtées par un de ces nombreux chauffards inconscients.

Et lorsque l’on décent du bus, il n’y a rien, sinon un taxi qui attend. Ce taxi qui, me voyant débarquer, moi l’étrangère aux yeux bleus parmi ces visages au teint doré, s’empressa de venir à ma rencontre.

– “Youyiguan !” s’exclama une petite dame d’une quarantaine d’années.

– “Duo shao qian ?” (combien ça coûte) lui demandais-je.

– “Si shi kuai. Forty.”

C’était à prévoir : on me demandait 40 yuans au lieu des 20 escomptés. Mes talents en négociations ne sont pas encore très affûtés, mais j’y travaille. Le taxi était conduit par cette dame, accompagnée de son mari qui parlait un peu anglais et qui était chargé d’échanger les yuans contre les dongs vietnamiens. Je ne me risquais pas à lui accorder ma confiance pour changer le peu de yuans qu’il me restait.

Impossible de les décider pour une course à 20 yuans, ni même 25. Le marché pour me conduire à Youyiguan se conclu pour 30 yuans.

 

La porte d’entrée : Youyiguan

Environ quinze kilomètres séparent Pinxiang du poste frontalier. Le taxi m’y déposa, je payais le prix fixé, et descendis du véhicule. A partir de ce moment là, j’eu l’impression de subir une anesthésie et d’être enveloppée dans un drap tissé au pays des songes. J’avançais comme dans un rêve, doucement, en ralenti. Les scènes qui se déroulaient sous mes yeux semblaient saccadées et floues, dans ce décor vaste et silencieux, dépourvu de toute indication. La porte était sur ma droite. A ma gauche, un chemin pentu conduisant à des bâtiments, qui, je supposais, devaient abriter les toilettes, ma préoccupation première.

Rien, mis à part un vulgaire café et quelques magasins vendant des bricoles. Le bâtiment des toilettes était environ 200 mètres plus loin, gardé par un étrange vieillard coiffé d’un chapeau de fourrure et demandant 5000 dongs pour avoir le droit de se soulager.

Je fis demi-tour, un chien noir me suivit. Le soleil cognait, j’ai l’image d’une atmosphère teintée d’orange sous un ciel bleu azur. J’étais encore plus interloquée et amusée par cet endroit improbable. Soudain, on me vint en aide. Un jeune homme me demanda où je souhaitais me rendre, chose à laquelle je répondis “Hanoï“. Coup du destin, une demoiselle à lunettes qui passait par là se rendait également à Hanoï, en voiture, et me proposa de venir avec elle.

Son anglais était très limité, rendant la conversation difficile et pleine d’incompréhensions. Cependant, elle me paraissait sympathique, faisant bruyamment rouler derrière elle sa valise orange, surmontée d’un énorme sac plastique noir. Je la suivis. Elle s’appelait Lu, je crois.

D’après ce que j’ai compris, Lu passait la frontière une fois par mois pour acheter des vêtements en Chine. Ceci expliquait la contenance de sa valise et de son énorme sac plastique. D’après elle, les vêtements sont moins chers et plus jolis qu’au Vietnam; à présent je ne peux que confirmer.

Je lui demandais quelle somme je devais lui payer pour partager les frais de trajet jusqu’à Hanoï, chose à laquelle elle me répondis 40 yuans ; incroyable, presque autant que la course en taxi, pour une centaines de kilomètres en plus !

Arrivée à la porte, le garde ne se donna pas la peine d’examiner mon passeport. J’avançais jusqu’aux douanes, toujours avec Lu. Deuxième poste, je brandi mon passeport, le soldat fit un signe de tête et ne le regarda pas non plus. Nous arrivâmes dans un bâtiment toujours aussi vide où l’on déposa nos bagages dans un scanner, puis nous arrivâmes enfin au guichet où, cette fois-ci, on prit le temps de vérifier mon identité.

Je me suis retenue de rigoler lorsque le soldat fixait son regard d’enfant droit dans mes yeux, comparant les traits de mon visage à la photo collée sur mon passeport. Le sérieux dont il faisait preuve ne lui allait guère, j’aurais fort parié qu’il était le premier à sortir des vaseuses autour d’un verre avec ses copains.

Une voiturette, chargée de transporter les piétons jusqu’à la station où se réunissent les bus et les voitures partant vers Hanoï, attendait après le poste des douanes. L’ambiance à bord était bonne enfant, cependant il fallait payer le prix de 4 yuans pour l’emprunter. Roulant dans la poussière, sur cette terre orange et vaste où se côtoyaient piétons, mobylettes, camions et voitures roulant à leur guise, un sentiment de bonheur et d’apaisement m’envahie. J’étais donc au Vietnam. J’aperçu des bananiers pour la toute première fois de ma vie; jamais je ne pourrais me lasser de la beauté de leurs feuilles, donnant au paysage un aspect de terre lointaine et tropicale.

Je n’ai pas bien observée la station où la voiturette nous déposa. Il me semble y avoir vu des bus, mais je ne saurais me prononcer; Lu se dirigea systématiquement vers les mini-vans de couleur grise qui étaient postés sur la droite. J’avais cru comprendre que Lu avait sa propre voiture, mais il y a en fait de nombreux véhicules “non-officiels” qui se chargent de transporter les personnes à la destination qu’elles souhaitent, sur la route d’Hanoï. Cela réglait mon problème majeur; je n’avais plus à me soucier de la station de bus à laquelle j’arriverai dans Hanoï puisque la voiture pouvait me déposer dans la rue où se situait l’auberge que j’avais préalablement réservée. Que demander de mieux ! C’était comme un vrai taxi, en un peu moins confortable puisque le chauffeur remplissait au maximum son mini-van. Nous étions quatre sur une rangée de trois places, sans ceinture de sécurité. J’étais serrée contre Lu et un homme d’une quarantaine d’années. Nous attendîmes une dizaines de minutes avant que la voiture soit remplie, puis nous prîmes la route.

J’aurais aimé être du côté de la fenêtre pour pouvoir admirer le paysage splendide qui défilait. Je ne puis qu’entre-apercevoir des collines baignées de soleil, dévorées par une végétation luxuriante. Les arbres s’embrassaient dans cette verdure de jade, et quelques bicoques jaillissaient en dehors de toute cette flore majestueuse. J’aurais voulu contempler ce paysage pour toujours.

La communication entre Lu et moi était cocasse. Elle utilisait son téléphone pour me traduire des phrases, dont une qui me fît beaucoup rire : “Mon voisin a épousé le cadre juridique.” Cette phrase n’avait pas de sens, un peu comme la route au Vietnam. Je pensais que les Chinois étaient les pires conducteurs au monde, mais c’était sans connaître les Vietnamiens.

La voiture filait, ondulant entres les camions et les mobylettes, roulant à contre-sens, klaxonnant joyeusement. Le chauffeur avait une allure rock’n’roll, avec ses lunettes de soleil, sa grosse voix érayée et sa coupe de cheveux années 80 – court sur le haut du crâne, laissant s’échapper un mulet le long de sa nuque. Néanmoins, il était vraiment sympathique. Nous fîmes une pause dans une petite échoppe, après deux heures de route. Lu m’offrit un épis de maïs et du thé. J’achetais un sachet de mini-bars de céréales. Nous nous installâmes sur des chaises en plastique, et je contemplais cette situation improbable, toujours baignée dans la douce lumière du soleil couchant.

 

 

L’arrivée : Hanoï

Nous continuâmes notre course. La nuit tombait progressivement, de même que les têtes endormies qui basculaient au gré des secousses de la voiture.

Lu descendit avant d’arriver à Hanoï, j’eu à peine le temps de la remercier. Le trajet durait depuis quelques heures déjà. Un accord doit être conclu entre les différents chauffeurs des mini-vans, car on me demanda, ainsi qu’à deux autres passagers, de descendre pour changer de voiture. Je suivis le mouvement sans broncher, en m’assurant qu’on me dépose toujours à l’endroit escompté; Hang Mam.

Le trafic devenait de plus en plus dense; Hanoï ne devait plus être très loin maintenant. Le van ralenti au passage d’un accident terrible : collision entre deux véhicules, le pare-brise d’une camionnette était littéralement explosé. Sur le bord de la route, un corps dans une civière, recouvert d’un drap. Ainsi va la vie dans cette ville où le nombre de morts lié aux accidents de la route bat tous les records.

On m’avait avertie qu’il y a énormément de mobylettes au Vietnam; je compris soudain l’ampleur du phénomène. Des centaines de lueurs dans la nuit, embouteillées sur un pont. Tous les conducteurs portent des masques anti-pollution. C’était invraisemblable. Tout ce monde irait bien plus vite à pieds !

Lorsqu’on m’annonça que je devais bientôt descendre, je n’arrivais pas à y croire. Comment était-ce possible que l’auberge où je devais me rendre, dans le vieux quartier, puisse être à proximité de toute cette folie ? Je déchantais ; j’avais imaginé le vieux quartier d’Hanoï comme un endroit tranquille et doté de rues piétonnes, mais il n’en est rien. C’est un quartier bruyant, où le trafic est toujours aussi important.

J’arrivais à destination, sautais du véhicule et prit mon sac à dos. M’y voici, pied à terre dans la nuit, noyée dans la nouveauté et l’inconnu. L’auberge était située près de la grande route où les mobylettes étaient embouteillées. J’y déposais mes affaires, cherchais un endroit où je pouvais manger vegan et essayais de faire le point sur cette journée à cent à l’heure. Il était aux environs de 18h. Ainsi commençait ma vie d’un mois à Hanoï.

Hanoi
“You’ll find beauty in the mess” – Phù

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